Interview d'Emmanuel Latreille, directeur du Fonds régional d'art contemporain Languedoc-Roussillon

_DSC0108Emmanuel-Latreille-2013-©Luc-Jennepin.pngBonjour, pourriez-vous vous présenter ainsi que l'activité de votre structure ?

Je suis Emmanuel Latreille, directeur du Fonds régional d'art contemporain Languedoc-Roussillon. 
Les FRAC existent dans chaque région : ces fonds régionaux ont une triple vocation dont la première est de constituer une collection d'œuvres d'art contemporain pour la Région et au bénéfice de cette région. En Languedoc-Roussillon, la collection appartient au Conseil régional Languedoc-Roussillon.

En second lieu, le Frac a pour mission de diffuser cette collection sur le territoire régional en faisant des expositions en partenariat avec des villes, des centres d'art, les monuments historiques, etc... Il s'agit d'une diffusion principalement régionale car il s'agit du territoire de référence de l’institution, mais nous favorisons également cette diffusion au plan national et international.

Enfin, la formation des publics est notre troisième mission : la vocation des FRAC est d'aller vers les publics, de faire en sorte que les œuvres puissent concerner des populations éloignées des grands centres culturels, et de contribuer à la formation et à l’information de tous les publics quant aux enjeux de l’art actuel.

Cette mission est tout à fait importante, mais il a bien fallu remarquer qu’en France, le retard est tel que de nombreuses grandes villes ne disposent pas d’institutions présentant des collections d’art contemporain dignes de ce nom : Montpellier est un exemple de ville très en retard dans ce domaine. Ainsi, des Régions ont construit des équipements à Rennes, Besançon, Marseille, Orléans, Dunkerque et bientôt à Bordeaux et Limoges, qui permettant de créer dans ces villes et dans les régions une diffusion plus efficace de la collection du FRAC.

Le FRAC Languedoc-Roussillon possède près de 1400 œuvres ; nous faisons une quarantaine d'expositions par an dans les établissements scolaires de la région, notamment les lycées, mais aussi les collèges et les écoles primaires, et nous organisons de nombreuses actions de formation vers les enseignants, comme nous participons à l’action Parcours Découverte de l’Art moderne et contemporain, soutenue par le Conseil régional.

Pourriez-vous revenir sur la genèse de votre structure et son rôle au niveau de la région Languedoc-Roussillon ?

Au début des années 1980, dans le cadre de la première Loi de décentralisation, l’État a invité les toutes jeunes Régions à participer avec lui au financement d’une association, qui s’est dotée d’une équipe professionnelle, au fil des années. Elle est aujourd’hui composée de 10 employés, tous remarquables dans leur compétence propre. Le Conseil d’administration représente l’État et la Région, bien sûr, mais ces deux tutelles majoritaires ont été assez clairvoyantes en conviant à leur réflexion des membres associés. Ces membres sont issus d’autres institutions artistiques et culturelles, de l’université, ou sont des personnes qualifiées, comme notre président actuel, Henri Talvat, personnalité de la Culture, actuel président de Cinémed ou représentant le secteur privé comme Sabine Dauré, du Château de Jau.

Une structure comme la nôtre se doit de mettre autour de la table des personnalités de différentes origines, notamment parce qu’elle doit construire des partenariats et être ouverte à toutes sortes d’interlocuteurs. Son rôle est aussi de fédérer les personnes morales qui ont souhait de s’inscrire dans le champ de l’art contemporain sur le territoire. Il y en a un certain nombre en région Languedoc-Roussillon, par exemple le LAC de Sigean, qui fait un travail remarquable. Un certain nombre d’acteurs de la région sont ainsi devenus membres de l’Assemblée Générale.

L’espace de diffusion de la collection est le territoire du Languedoc-Roussillon, mais les réserves et un espace d’exposition de 250 mètres carrés se trouvent à Montpellier, au 4, rue Rambaud.

Nous avons de multiples partenaires, réguliers ou ponctuels, constituant un réseau dense, varié. De ce fait, le FRAC est au cœur de ce réseau qu’il anime, accompagnant des suggestions d’actions qui peuvent émerger dans le domaine de l’art contemporain.

Le rôle du Frac est central dans le réseau des partenaires de l'art contemporain en région Languedoc-Roussillon. C’est la raison pour laquelle nous avons conçu et nous pilotons un portail régional Art Contemporain Languedoc-Roussillon. Il s’agit d’un portail collaboratif ayant pour vocation de rendre compte de tout ce qui se fait en région, que ce soit en termes de programmation, d’actions, de commandes publiques (souvent mal connues), ou encore d’éditions. On y trouve aussi un répertoire des artistes de la région, des offres d’emploi, nombres d’informations professionnelles, etc.

Pour quelles raisons votre structure s'est-elle impliquée dans le projet CultiZer ?

Dans ce même contexte où le secteur de l’art contemporain crée sa propre plateforme de visibilité et d’information, la suggestion fut faite par les autres secteurs de participer à un projet encore plus vaste concernant la culture dans son ensemble. Elle nous a paru parfaitement cohérente, logique et souhaitable.

Cultizer est un étage supplémentaire à la fusée « Communication et partage d’information des structures d’art contemporain », en allant au-delà.

Notons également que la réorganisation du ministère de la culture et de la communication depuis quelque temps a notamment « désectorisé » les différents domaines de la culture et qu’aujourd’hui il réfléchit à la culture d’une manière plus globale qu’il y a quelques années.

Aujourd'hui, chaque secteur possède ces outils. Mais nous sommes tous d’accord pour réfléchir ensemble à la culture de manière plus globale.

Quels avantages votre structure tire-t-elle de cette collaboration ?

L’intérêt est d’être nous-mêmes repérés grâce à CultiZer par d’autres publics, que ceux que nous connaissons et qui nous sont fidèles. L’idée est l’élargissement des publics, au cœur de la mission et du projet du Frac Languedoc-Roussillon.

Nous avons la possibilité d’informer d’autres amateurs d’art et de culture n'étant pas forcément familiers de l’art contemporain ; c'est une manière de faire venir dans ce champ des gens qui n’y sont pas habituellement.

Cela permet également de pouvoir inscrire dans notre propre réseau ACLR des structures et des partenaires, contactés à travers CultiZer, et répondre à leur demande de référencement : cela nous enrichit d’autant de partenaires qui appartiennent réellement à l’art contemporain, mais qui n’avaient pas idée de cet outil.

Pourriez-vous définir ce qui fait la force de CultiZer ?

C'est une grande simplicité dans l'utilisation de l'outil, dans la manière dont les utilisateurs peuvent s'en emparer et peuvent être actifs dans leurs choix.

Nous-mêmes, dans le portail ACLR, nous avons fait le pari d’un site Internet administrable, c'est-à-dire offrant aux structures la possibilité de modifier en toute liberté leurs informations.

On retrouve dans CultiZer ces fonctionnalités qui permettent aux amateurs d'art de se prononcer sur ce qu'ils ont vu, de donner leur avis, de faire connaître et partager leur point de vue sur des réalisations, sur des œuvres qu'ils ont été amenés à fréquenter.

Je trouve cet aspect essentiel : faire en sorte que l'on puisse échanger. C'est une dimension qui me paraît fondamentale. Nous ne sommes pas seulement là pour faire des agendas et délivrer une information brute : des points de vue, des subjectivités sont nécessaires et sont dites.

La technique doit être pensée comme un instrument « d'individuation » comme disait le philosophe Gilbert Simondon. La technique est créatrice d'individualités, les sujets peuvent se construire avec les outils et les avancées technologiques.

Je trouve le projet réussi, cette volonté de faire des techniques contemporaines des occasions de se créer, de créer sa relation aux autres ; c'est ce que je ressens avec la plateforme CultiZer.

Il faut méditer aussi cette grande idée que « l'artiste doit être dans le subjectif », comme disait l’écrivain Witold Gombrowicz : pourquoi le spectateur n’y serait pas lui aussi ? C'est cette dimension qu'il faut mettre en évidence, car cela offre un espace de liberté qui est fondamental. À chacun de se faire son avis et de construire son jugement avec les autres.

Nos plateformes sont très attentives à une sorte de démocratie de l'art même si, bien entendu, les outils doivent parfois limiter leurs champs d'accueil : il y a évidemment énormément d’acteurs potentiels dans tous nos secteurs, il faut penser cet équilibre entre l'exigence, la rigueur professionnelle et en même temps, une vraie ouverture, toujours au profit de l'art et la culture.

Pour conclure, en quoi les nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (TIC) sont-elles nécessaires dans la Culture ?

Est-ce que les TIC sont nécessaires ? Elles sont très certainement utiles, elles sont une grande fonction comme nous l'avons dit précédemment. Elles ne sont pas tout non plus ! Elles peuvent avoir leur revers : la fréquentation des plateformes n'équivaut pas à la fréquentation des œuvres, il faut faire attention aux raccourcis.

Les techniques numériques aujourd'hui modifient considérablement l'accès à ce qui se passe et le partage sur ce qui se fait. Gardons cependant en mémoire comment les artistes produisent des contenus et n’identifient pas l’œuvre avec la technique. Il ne faudrait pas croire que l’institution, via les techniques numériques, pourrait se substituer aux réels contenus artistiques.

Par contre, est-ce que les TIC peuvent redonner un coup de fouet à la démocratisation de l'art ? Effectivement, je crois à cet autre moyen : il s'agit d'une ouverture dans le panel des outils dont nous disposions auparavant.

Enfin, le mot de la fin !

Il n'y a pas de fin, continuons ! (sourire.)

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